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Libé : Déchéance de nationalité, tel est pris qui croyait prendre

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jeudi 21 janvier 2016 Partager envoyer par mail envoyer par mail

Le projet d’inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution ne serait-il pas le calcul politicien de trop, celui qui conforte un cynisme et une défiance partout présents ?

La cause est entendue. La défiance, le rejet sont manifestes. En cause : l’insincérité supposée de nos dirigeants, le soupçon généralisé de calcul politicien, l’ombre de la communication planant sur chaque prise de position. Ce bruit de fond permanent, on le perçoit depuis longtemps déjà. Mais il ne cesse de s’amplifier, alimentant l’abstention et le vote frontiste.

Les politiques actuels sont-ils à ce point, et plus encore que leurs prédécesseurs, dénués de sens de l’Etat et de l’intérêt général ? Ne sont-ils vraiment guidés que par des stratégies personnelles de conquête et de conservation du pouvoir ? Ont-ils dérivé au point qu’on ne leur accorde même plus, sur aucun sujet ni en aucune circonstance, le bénéfice du doute ? Il faut dire que la mode est au pseudo-décryptage et à l’analyse de surface en temps réel, au café du commerce en continu.

La nature paranoïaque et le goût du complot de la Toile et des réseaux sociaux, l’omniprésence télévisuelle et radiophonique de spécialistes autoproclamés se targuant de nous révéler en flux tendu le dessous des cartes, les intentions secrètes, les calculs et les coups tordus nichés derrière chaque parole, le cynisme ambiant, parfaitement corrélé à l’état dépressif en vigueur, tout concourt à discréditer nos gouvernants, et leurs opposants. Il suffit d’allumer la télévision ou la radio pour entendre le moindre argument, à peine énoncé, immédiatement réduit et résumé à l’impact électoral, au signe envoyé à telle ou telle partie de l’électorat, au piège tendu à l’opposition ou à telle composante récalcitrante de son propre camp, qui le sous-tendraient. Plus aucun acte n’est envisagé ne serait-ce qu’un instant à l’aune de son efficacité escomptée, ni des idéaux qui l’ont peut-être, en toute bonne foi, guidé. Il y a forcément derrière une intention tactique qui en recouvre et annule sans délai la portée « politique », au sens noble du terme. D’un déniaisage nécessaire nous sommes passés, par systématisation du scepticisme et goût de la polémique stérile, à une transparence en trompe-l’œil.

J’ai beau être paranoïaque de nature (mes innombrables ennemis s’accordent à le reconnaître), je me refuse à ne voir dans l’action politique que coups de com et manœuvres crapuleuses. Je continue à croire que nombre de propositions, de décisions sont fondées sur des convictions, certes parfois discutables, et portées par l’espoir, sans doute trop timide, d’améliorer la situation du pays, dans les limites des maigres marges de manœuvre dont leurs auteurs disposent encore. Même quand elles s’avèrent inefficaces, péchant par naïveté, incompétence ou les deux à la fois. Même s’agissant de la droite. C’est dire si j’y mets du mien. Et nous sommes encore quelques-uns à vouloir y croire encore. Mais il faut nous aider un peu, les gars. Parce que là, votre histoire de déchéance de nationalité, j’ai bien peur que ce soit le coup de grâce. On a envie de vous taper sur l’épaule et de vous dire : arrêtez, ça se voit. Qui peut penser une seconde que vous y croyez ? Qu’autre chose qu’un calcul grossier, un signe aux électeurs FN, un piège tendu à la droite, vous guide sur ce point ? Tout a déjà été écrit sur ce projet, son absurdité, son inefficacité, sa nocivité. Son absence de fondement. Le reniement, la trahison qu’il représente. Qui peut croire que vous ne mesurez pas tout cela ? Personne. Et pas même ceux que vous espérez flatter ainsi. Même eux, ces électeurs à qui vous faites de l’œil et qui se réjouissent sans doute de l’adoption prochaine de cette mesure, ont bien saisi la manœuvre. Comme chacun d’entre nous, à force de vivre sous perfusion de soupçon systématique d’arrière-pensées électoralistes, ils ont pris le pli. Et de la même manière que nous sommes devenus, en matière de football, 60 millions de sélectionneurs, nous voici 60 millions de commentateurs politiques de Prisunic, 60 millions d’Apathie et consorts, en versions moins informées et plus approximatives encore (c’est dire), blablatant dans le vide et nous appuyant sur des courants d’air…

Dans cette histoire, ils vous savent calculateurs, stratèges, insincères. Et ne tomberont pas dans un piège aussi grossier. Au contraire, ce flagrant délit est une aubaine, un beau cadeau de Noël, une validation. Des thèses du FN (Marine en sortira renforcée). Des turpitudes dont ils vous soupçonnent et du dégoût que vous leur inspirez (Marion s’en trouvera confortée). Ils ne vous en rejetteront que plus. Et tel sera pris qui croyait prendre.

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